by Thierry

J’ai été violé le 30 juillet 1984. J’avais 10 ans. Et je me souviens de tout.

 Je suis un homme de 40 ans maintenant et 30 années en arrière sont comme si c’était arrivé sur une autre planète, dans un autre espace-temps sauf que je ne peux pas me mentir : c’est à moi que c’est arrivé et je vis avec cette marque depuis.

On associe quasi toujours le viol avec la violence physique, l’écrasement par la lourdeur du corps plus fort. C’est la plupart du temps vrai, mais il y a d’autres moyens pour certains prédateurs d’arriver à leurs fins : la séduction déviée de l’enfant, en sachant qu’il voudra faire confiance à cet adulte si gentil quand on est si seul dans cette colonie de vacances où on ne voulait pas aller et où on a pas de copains. Timide, gauche, introverti, j’étais l’élément vulnérable du troupeau et certaines personnes détectent immédiatement les failles qui leur permettront de faire croire qu’il y a une amitié spéciale, un lien que l’enfant ne peut comprendre que de bonne foi. Jusqu’à ce qu’un soir le piège se referme.

Ce soir où il est venu dans le dortoir et m’a réveillé en me disant de venir avec lui et de ne pas faire de bruit, il avait « quelque chose à me montrer ». Des fragments à la fois souvenirs et impressions, sa chambre de moniteur, la pièce seulement éclairée par les volets ouverts, et son lit sur lequel il m’a demandé de s’asseoir à côté de lui.

Des bribes. Des impressions. Des souvenirs distants que je veux chasser de toutes mes forces et qui me sont toujours revenus. Je sais qu’au fond de ma mémoire je me souviens de tout d’absolument tout avec une précision hideuse et je décide que je n’ai pas besoin de tout recommencer à parcourir, ni de tout raconter.

Il m’a embrassé et j’ai gardé les yeux grands ouverts pendant qu’il mettait sa langue dans ma bouche. Il a 25 ans, j’en ai 10 et je ne comprends pas ce qui se passe, je suis pétrifié et une partie de moi est déjà partie, partie le plus loin possible de cet endroit et de ses lèvres sur les miennes et sans que ça m’apparaisse clairement dans ma tête, à ce moment j’ai déjà décidé d’oublier ce qui va suivre et ce qu’il va me faire. Scotomisation. Et quand je reviens à mon lit et qu’il me dit « n’en parles à personne » j’ai déjà tout occulté, tout effacé. Le souvenir n’existe plus. Et moi non plus, je n’existe plus.

Je ne l’ai jamais revu après. Il s’était assouvi et je ne lui servais plus à rien, je ne me souvenais de rien alors je n’ai parlé à personne.

J’ai 10 ans et je suis dans mon lit les yeux grands ouverts et je n’arrive pas à dormir. J’ai 40 ans et je me souviens de tout.

J’ai 12 ans et je n’ai aucun ami, je ne parle à personne et mes résultats scolaires sont en chute libre.

J’ai 17 ans et je fugue.

J’ai 18 ans et un homme en kaki me hurle de courir plus vite.

J’ai 19 ans et je ne trouve pas le sommeil dans un refuge de SDF à Bordeaux.

J’ai 23 ans et je lis des livres de psycho pour essayer de comprendre des choses que j’ai oubliées.

J’ai 25 ans et je me réveille en hurlant parce que j’ai fait encore un rêve, le même, celui où je vois une pièce éclairée par des volets ouverts et je ne me souviens plus de la suite de ce rêve.

J’ai 27 ans et je bois trop. Vraiment trop.

J’ai 28 ans et je me décide à entamer une psychothérapie. Elle durera 11 ans.

J’ai 36 ans et le monde explose, tout me reviens d’un coup. Je me souviens.

J’ai 10 ans et un homme m’a abusé sexuellement. J’ai 40 ans et je peux enfin poser ça en dehors de moi.

30 années à me taire. 30 années à m’en vouloir de quelque chose dont je n’étais pas coupable et me sentir comme avoir été avalé mâché et recraché dans un monde où il n y a plus ni innocence ni confiance ni normalité. Le viol est une bombe sale qui anéantit tout quand elle explose et contamine ensuite pendant des décennies. Tout est devenu empoisonné. Le corps recèle la mémoire de cette violence et il devient un ennemi.

Pourquoi fait-on ça ?

Violer ?

Cette question, ce pourquoi, m’a hanté longtemps alors qu’il trouve sa réponse dans la même simplicité brutale de tous les comportements de domination depuis l’aube de l’humanité : pourquoi ? Parce qu’ils le peuvent. Parce qu’ils en ont le pouvoir et le sexe ici est secondaire, il ne s’agit que de pouvoir. Que d’exercer son pouvoir sur plus faible que soi et de jouir d’abord de l’écrasement par ce pouvoir. Pouvoir qui devient encore plus absolu quand la victime se tait et souvent elle se tait. Double peine : la violence, et ne pas oser la dire, ne pas savoir la dire, ni à qui ni comment.

Combien de fois j’ai lu, entendu, des témoignages cruels et bouleversants, qui remuaient tout et je voulais dire, je voulais crier :

Moi aussi.

Moi aussi ça m’est arrivé.

Ecoutez-moi.

S’il vous plait.

Ecoutez-moi.

Et je me suis tu. En ayant honte de me taire. La culpabilité de quelque chose qu’on n’a pas commis, et la honte de ne pas oser le dire.

Le piège se referme. Invisible.

Alors il faut vivre et faire les choses ordinaires, travailler, payer un loyer, avoir des collègues et même, à la limite, mener une vie « normale »…presque normale.

Une vie normale et déchirée, incompréhensibles ruptures, amoureuses, professionnelles, amicales. Quand la façade craque et qu’un affectif chaotique et violent déborde sans prévenir et provoque la stupeur et le malaise autour.

Sortir de séance de psy en tremblant, avec l’envie d’écraser des visages à coups de poing ou désespéré de voir l’ampleur du boulot à accomplir en me disant que c’est trop long trop dur et que je n’y arriverai jamais.

Revenir à la séance d’après, et recommencer. Pendant 11 ans.

Un travail sur la tête et donc sur le corps, un corps qui a été abusé et qui encombre avec la lancinante question du qui suis-je ? Quel homme suis-je ? Qui est « moi » ? C’est retrouver son corps, pas l’objet de rejet ni un autre fantasmé comme plus dur et plus fort : le sien. Le comprendre, et donc arrêter de le mortifier. Ce qui prend aussi du temps mais refermer cette plaie prend du temps. Beaucoup de temps.

Tenir avec une seule certitude : si je ne fais rien, si je n’agis pas, cette souffrance va me tuer. D’une façon ou d’une autre, mais je ne pourrai pas y survivre. Et l’idée, cette seule idée que je vaux mieux que ça, mieux que cette souffrance, mieux que ce que j’ai vécu.

Il n y a pas d’un côté des « forts » qui s’en sortent et des « faibles » qui croupiraient dans leur incapacité. Rien que se lever le matin et affronter le monde est une force et celle-là tout le monde en dispose, l’a au moins en potentiel. Il n y a pas de faibles, il n y a que des personnes qui ne savent pas utiliser leur force, à qui on n’a pas appris, ou qui ne savent plus. Apprendre à l’utiliser, réapprendre parfois est un travail gigantesque, ingrat souvent. Et long. Et absolument nécessaire.

Réapprendre la joie et la légèreté aussi, à comprendre qu’on n’a pas à s’infliger une mise à l’épreuve perpétuelle pour avoir le droit de vivre. Qu’on peut juste, vivre. Et que rien que ça, rien que ça, est déjà une victoire. En soi.

En écrivant ces lignes je sais ce que je risque. Je sais écrire, sur un blog j’ai écrit des milliers de billets, mais là c’est évidemment différent. Je donne à voir quelque chose du plus intime et du plus choquant, je livre ma part la plus sombre, et j’espère aussi la plus lumineuse. Je sais que les regards, vos regards, vont changer sur moi. Que je vous connaisse depuis des années ou que vous soyez des inconnus, vous me regardez maintenant comme : celui qui a été enfant violé et qui en a parlé. Et c’est ce que je suis, c’est vrai.

Ne suis-je, ne serai-je, que ça ? Pour vous ?

Tout ce que est moi sera-t-il réductible à rien que cela en mettant de côté tout ce qui me constitue, défauts comme qualités, humeurs et convictions, doutes et éclats de rire ? J’espère que non. J’ai envie que non. Et si j’écris tout ça, si je parle c’est justement pour dire enfin, après toutes ces années de silence : j’ai été cet enfant et ce qu’il a vécu. Je vis avec, et je travaille, tous les jours, à le dépasser. Et je suis plus que ça, bien plus, parce que justement j’y ai survécu et qu’il est hors de question que ma vie s’arrête et sois restée dans une chambre une nuit de 1984. Je vaux mieux que ça. Et toutes les personnes qui ont subi la même chose valent mieux que ça.

Et si je parle maintenant, c’est pour poser ça hors de moi une bonne fois pour toutes, oui, et aussi parce que j’ai l’espoir qu’un autre, qu’une autre, qui est dans ce même silence puisse se dire : il est arrivé à en parler. Je peux le faire aussi.

Pour casser aussi ce stigmate du garçon abusé qui mécaniquement deviendrait abuseur. Cette fausse logique absurde, sans aucun fondement sinon l’exemple d’une minorité d’individus non représentatifs est une monstruosité qui condamne des hommes au silence et à la peur du rejet. Il faut l’affirmer : il n y a pas de malédiction, on ne devient pas comme son bourreau. Ce stéréotype est une machine à broyer des vies déjà blessées, en finir avec lui sera déjà un immense progrès.

Et tous ces gens qui sont révulsés dès qu’ils entendent ou voient « pédophilie » quelque part. « Peine de mort !!! ».  Vous détestez ces gens, dites-vous. Et vous avez sans doute raison, de les détester.

Pensez-vous les détester plus que moi ?

Mon violeur, jamais vous ne le haïrez autant que moi. J’en suis certain. Et pour autant le condamner à mort ne m’apporterait rien. Ne réparerait rien. Ne me redonnerait rien de ce qu’il m’a pris. Ca éviterait qu’ils recommencent ? Ce qui l’évitera surtout c’est de prévenir, de détecter et de soigner les abuseurs potentiels le plus tôt, pour qu’ils ne commencent pas. C’est un travail de santé publique et si il faut punir ceux qui ont agi, qui sont passés à l’acte, le mieux est qu’une société se donne les moyens pour que précisément : ces gens ne passent pas à l’acte.

Voilà. Je crois que j’ai dit tout ce que j’avais à dire. C’est la fin de ma confession et la fin d’années de silence. Et le début à présent d’autre chose, d’une vie avec une blessure refermée, enfin. C’est le matin au moment où j’écris ces lignes, le soleil se lève, la journée promet d’être belle. Je me sens ému, évidemment, comme vidé et en même temps soulagé au plus profond.

Apaisé.

Est-ce qu’on pose un jour le mot « fin » sur ce qui est arrivé ? Est-ce que ça finit un jour, pour de bon ? J’aimerais pouvoir apporter une réponse à cette question, je ne l’ai pas. Je fais comme tout le monde, j’avance avec mes doutes et mes espoirs.

Un espoir, surtout. Que tout ça n’a pas été en vain. Que me battre aura servi à quelque chose, d’abord pour moi et maintenant pour d’autres. Espérer surtout que même si on a été marqué, même si la cicatrice restera, on peut vivre avec et en sortir plus grand, plus humain, plus fragile aussi et en même temps plus fort.

Espérer qu’à la fin de l’horreur, il y a une Grâce.

Moi en tout cas, je veux y croire.